Blog d'étude critique et académique du fait maçonnique, complémentaire de la revue du même nom. Envisage la Franc-Maçonnerie comme un univers culturel dont l’étude nécessite d’employer les outils des sciences humaines, de procéder à une nette séparation du réel et du légendaire et de procéder à la prise en compte de ce légendaire comme un fait social et historique.
Il y a une rhétorique de l'époque qui s'est imposée sans qu'on y prenne vraiment garde : celle de la rupture comme vertu. Tout plaquer. Changer de vie. Quitter un emploi absurde, une ville étouffante, un système corrompu. Partir pour être, enfin, soi.
Anne Humbert, dans ce court essai incisif, publié aux Éditions Le monde à l'envers (2023, 72 pages, 5 €), refuse poliment mais fermement de s'y laisser prendre.
Ce qu'elle montre, avec une économie de moyens remarquable — soixante-douze pages, cinq euros — c'est que cette culture de la désertion, qu'elle soit personnelle (la rupture, la fuite) ou professionnelle (la démission, la reconversion radicale), n'est pas une subversion du système néolibéral. Elle en est l'un des produits les plus aboutis.
Un privilège déguisé en acte politique
La désertion, telle qu'elle est célébrée et mise en récit, ne concerne en réalité qu'une frange précise de la population : ceux qui disposent d'un capital suffisant — économique, social, culturel — pour se permettre de choisir, de bifurquer, et si nécessaire, de revenir. Ceux à qui l'on a inculqué de grandes certitudes et de grandes postures morales. Ceux qui peuvent partir sans se retourner, sinon pour juger ceux qui sont restés.
Cette sociologie de la désertion n'est pas anodine. Elle redouble une injustice structurelle en la recouvrant d'un vernis émancipateur. Car pendant que les uns achètent un lopin de terre ou s'offrent quelques mois sans salaire pour « se retrouver », d'autres restent — non par manque d'ambition ou de courage, mais parce qu'ils n'ont tout simplement pas le luxe de partir.
La loyauté comme subversion
L’autrice prend au sérieux ceux qui font le choix de rester. Rester pour changer les choses, ou du moins pour essayer. Rester par solidarité. Rester parce qu'on ne se sent pas libre, ou autorisé, ou parce que les conditions matérielles de la vie ne laissent pas d'autre option.
Ce faisant, elle renverse une hiérarchie implicite qui s'est installée dans une partie de la gauche cultivée : celle qui valorise la rupture individuelle comme geste politique, et regarde avec une certaine condescendance ceux qui « subissent » en restant à leur poste, dans leur quartier, dans leur organisation. Et elle propose un retournement de valeurs : la loyauté, le respect des engagements, le fait d'être quelqu'un sur qui on peut compter sur le long terme — voilà des vertus véritablement radicales dans une société où l'on a fini par s'attendre à ce que chacun parte.
Contre les solutions individuelles aux problèmes structurels
Le cœur de l'argument est là : il n'existe pas de réponse individuelle à un problème structurel. Les effets du néolibéralisme — déqualification, précarisation, prolifération des bullshit jobs, honte du travail inutile — ne se règlent pas à coups de reconversions personnelles, aussi sincères soient-elles. Pire : les plus qualifiés, en désertant vers des niches valorisées, tendent à occuper des espaces au détriment de ceux qui n'ont pas d'alternative.
À la place, Anne Humbert plaide pour reconstruire la confiance — en famille, entre amis, entre collègues — comme condition préalable à toute transformation collective. Et pour que chacun comprenne que ses difficultés ne relèvent pas d'une insuffisance personnelle, mais de causes structurelles auxquelles on pourrait répondre ensemble.
Un texte utile, à lire collectivement
On pourra trouver l'essai parfois elliptique, et certaines propositions mériteraient d'être davantage étayées. Mais c'est précisément sa force : il ne cherche pas à tout résoudre, il cherche à déplacer le regard.
Dans un moment où le discours sur l'engagement oscille souvent entre l'injonction à la radicalité et la tentation du retrait, Tout plaquer rappelle une vérité simple et inconfortable, pour ceux qui, comme moi, ont pensé à la désertion comme solution : la solidarité ne se décrète pas (uniquement) depuis une yourte.