Blog d'étude critique et académique du fait maçonnique, complémentaire de la revue du même nom. Envisage la Franc-Maçonnerie comme un univers culturel dont l’étude nécessite d’employer les outils des sciences humaines, de procéder à une nette séparation du réel et du légendaire et de procéder à la prise en compte de ce légendaire comme un fait social et historique.
Le 23 mai 1956, une opération de l’armée française est maquillée en « simple accrochage avec les rebelles ». Trois villages kabyles, Aït soula, Tazrouts et Agouni sont investis au petit matin. Le mot d’ordre restera dans les mémoires survivantes : « Les femmes qui nous plaisent, on les baise, les hommes qui ne nous plaisent pas, on les tue ». Il y aura soixante quinze morts au moins, assassinés de sang froid et des dizaines de viols collectifs.
Une journaliste documentaliste, Safia Kessas et un historien du temps présent, Fabrice Riputi se sont attachés à croiser mémoire vivante et traces historiques. Interrogeant son père sur son lit de mort, la première a réussi à ce que soient verbalisés des souvenirs enfouis par trop de douleur et d’humiliation. Le second réfléchit à ce qu’a été la double mise en mémoire et en oubli de ce crime de guerre.
Les deux auteurs n’en sont pas à leur coup d’essai. Safia Kessas a publié deux ouvrages : Balance ta grenade, en 2021 et Victorieuses, 2022 et réalisé plusieurs documentaires dont Le Prix de la déraison, en 2020. Á Fabrice Riputi, on doit Ici, on noya les Algériens, en 2021 et Le Pen et la torture, 2024.
Les témoignages recueillis dans ce livre publié par la Découverte et préfacé par Edwy Plenel sont terribles à lire. On apprend en autres horreurs qu’une femme enceinte après avoir été violée et son mari tué, s’est suicidée. On découvre que le massacre des trois villages n’aura pas été un cas isolé. D’où cette comparaison que fit un jour le journaliste Jean-Michel Apathie avec le massacré d’Oradour-sur-Glane le 10 juin 1944, par un détachement du premier bataillon du quatrième régiment de Panzergrenadier « Der Führer » appartenant à la division blindée SS, « Das Reich ». Cette comparaison fit scandale, comme fait hurler certains l’évocation de ce qui s’est commis récemment dans la bande de Gaza.
Plus encore que les assassinats, les viols de masse ont mis longtemps à être admis par les autorités françaises, malgré quelques informations retentissantes. Les auteurs estiment que soixante-dix ans plus tard, c’est une bonne conscience coloniale qui règne. Les accords d’Evian, en mars 1962 ont prévu une amnistie générale. Pas question de repentance et, puis le FLN a aussi tué, comme le Viêt Minh, certes, mais aussi comme la Résistance française, que l'on ne nous cherche pas noise. Violence impérialiste, contre violence libératrice. La quasi totalité des acteurs de ces crimes sont aujourd’hui passés de vie à trépas, sans avoir jamais été inquiétés, mais les relations ne pourront être normalisées avec l’Algérie si la France ne regarde pas son histoire en face.
Les auteurs convoquent en conclusion les travaux de la documentaliste Sonia Assa. Celle-ci fait référence à la figure de l’archonte reprise par Jacques Derrida dans le Mal d’archive, une impression freudienne, 1995.
« L’archonte est celui qui contrôle ce qui est dit, ce qui est caché, ce qui fait autorité », ajoutant : « Ainsi, pendant soixante-dix ans, les archontes français ont gardé jalousement l’archive coloniale. »