Blog d'étude critique et académique du fait maçonnique, complémentaire de la revue du même nom. Envisage la Franc-Maçonnerie comme un univers culturel dont l’étude nécessite d’employer les outils des sciences humaines, de procéder à une nette séparation du réel et du légendaire et de procéder à la prise en compte de ce légendaire comme un fait social et historique.
C’est un chef d’œuvre, au sens compagnonnique du terme, que nous livre Fabien Granjon aux éditions Le Bord de l’eau. Professeur de Sociologie à l’Université Paris VIII, il réussit à mettre dans une perspective inscrite dans une pratique de la critique un parcours personnel qui relève, selon ses propres termes, d’un « déplacement vertical de classe ».
L’auteur commence par une très solide introduction où il tente de s’inscrire dans l’histoire des pratiques d’écriture réflexive, méthode propre à celles et ceux que l’on a appelé communément les transclasses, qu’ils soient sociologues (Richard Hoggart, Pierre Bourdieu, Armand Mattelart, Rose-Marie Lagrave, Daniel Bensaïd) ou littéraires (Annie Ernaux, Didier Eribon). Fabien Granjon travaille à la fois les concepts et la terminologie, tout un langage capable de rendre compte à la fois des déterminations sociales et des dispositions individuelles qui déterminent métaphoriquement une route montante, mais sinueuse.
Dans un chapitre intitulé « faire ses classes », le sociologue en vient à son histoire personnelle, familiale, scolaire dans un milieu populaire et au sein d’une famille recomposée, puis décomposée, ce qui déterminera à la fois des proximités structurantes et des ruptures, y compris post-mortem. Un rapport de « grande déférence » avec les livres va lui permettre de développer une sensibilité et un imaginaire, d’autant qu’il commencera très jeune à se passionner pour la science-fiction. Il n’aura pas été le seul à être sauvé par la lecture.
Quant aux sciences sociales, l’auteur n’hésite pas à qualifier sa réception de la Misère du Monde, ouvrage publié par Bourdieu en 1993 comme une épiphanie. Il y découvre en effet dans un des chapitres de ce gros pavé, la mise en mots de sa propre histoire et, au passage, la fonction libératrice de la sociologie. Quant à l’écriture, cela commencera par des scenarii pour le jeu Donjons et Dragons et se poursuivra par des textes politiques après une brève période intermédiaire, marqué par à un engagement d’adolescence à Lutte Ouvrière (voir infra).
Restant très pudique quant au partage de dispositions avec sa compagne universitaire et au parcours personnel très proche, il note que cette dernière a vu ses contacts familiaux et personnels s’éteindre lorsqu’elle se mit en couple « avec un intello », lequel éprouvera pour sa part de grandes difficultés à rester en lien avec sa propre famille. Ce sont les amitiés qui sauvèrent l’univers relationnel du couple.
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L’analyse du parcours scolaire permet de croiser les déterminismes sociaux et les dispositions personnelles. L’auteur raconte sa difficulté à supporter le mépris de classe de certains élèves et enseignants, allant jusqu’à évoquer la « dictature de l’intelligence » avancée jadis par Bourdieu comme arme de la bourgeoisie. Mais arrivé au stade de lycéen, Fabien Granjon adhère à une cellule de Lutte Ouvrière, ce qui va lui permettre d’augmenter son capital de défense et à découvrir de nouveaux auteurs. Ce parcours fait de détours, de reculs et de rebonds est passionnant et plongera plus d’un lecteur ou lectrice dans un abîme de réflexions.
Se pose également la question du logement. L’auteur est amené à habiter en famille un HLM dans les faubourgs de Rennes, ce qu’il ressentira comme une assignation. Mais le quartier est aussi une sorte de théâtre social enrichissant. Il en viendra quelques années plus tard, après un de ses très nombreux déménagements, à un espace plus urbain avec des pérégrinations qui lui font fort opportunément évoquer Walter Benjamin.
Le militantisme à Lutte Ouvrière, façon moine soldat, commencé à quinze ans, l’amènera à des confrontations lors de sorties façon Témoins de Jéhovah athées. Mais viendra vite le temps où l’ambiance du groupe et son organisation quasi militarisée lui deviendront insupportables et il quittera une des branches parmi les plus sectaires du trotskisme français.
A la toute fin de l’adolescence, juste après le baccalauréat, va se présenter une nouvelle possibilité : devenir musicien. Pratique du jazz, formation, nouveau déménagement, la vie de l’auteur bascule. Le militantisme s’étant provisoirement éloigné, le rapport à la musique va s’inscrire dans une problématique constante : avoir confiance en soi, ou pas, se mesurer aux professionnels, assumer une addiction quasi spiritualiste au son de John Coltrane ou de Wayne Shorter. Mais cela s’avèrera trop difficile et le sociologue bassiste arrêtera la musique pour passer aux arts martiaux, référence alors involontaire à Pierre Bourdieu, dans un documentaire réalisé sur lui par Gilles Carles en 2001 et intitulé « la sociologie, un sport de combat ».
Une disposition aux engagements successifs, mais à forte implication apparaît alors dans la réflexion de l’auteur. Trente heures d’entrainement d’Aïkido par semaine jusqu’à la ceinture noire (Shodan), lecture des écrivains japonais apprentissage de la langue, intérêt pour la civilisation nippone. C’est grave docteur ? Certes, pas, il s’agit juste d’une disposition à accepter les règles dans certaines sphères et pas dans d’autres. Contradiction ? Appelez cela de la dialectique entre divers habitus au sein d’une même personnalité. Quant à la logique de l’Aïkido, basée sur la neutralisation de la force de d’adversaire, elle ne permet pas la victoire, mais elle évite la défaite.
Le monde universitaire va présenter des caractéristiques elles aussi contradictoires ; la rétribution symbolique y existe (diplômes, écrits, reconnaissance des pairs), mais elle est l’objet chez certains d’attitudes narcissiques et le fait de posséder une conscience sociologique de soi n’est pas toujours des plus confortables. L’auteur s’est construit, dans le cas auto-étudié, une sorte d’intranquillité.
Pour accéder aux sommets de l’Alma Mater il faut en passer par un rite de passage : le doctorat. Toujours éloigné du militantisme, notre sociologue va plonger dans sa préparation avec la même force que pour ses précédentes passions. Il obtiendra un prix pour sa thèse (« Néo-militantisme critique sociale par projets et sociabilité digitale », soutenue sous la direction de Josiane Jouët) et notera à ce propos :
« La sociologie est décidemment un sport de combat et l’université son ring »
Bureaucrates patentés, narcisses ambitieux, Fabien Granjon suit Philippe Corcuff pour une typologie des comportements, dans un contexte de «marteau néolibéral » où le migrant de classe se trouve inscrit :
« Des subalternes victimisés, des bourreaux, des félons et quelques simples d’esprit : voilà rapidement résumés les characters servant de patrons-modèle aux dramatics identitaro-individualistes pour lesquels la figure du transfuge est nécessairement négative et marquée par la trahison » (p.228).
La puissance d’analyse dont témoigne cet ouvrage rendra difficile la réaction de celles et ceux dont les oreilles vont siffler à sa lecture. Quant aux tenants de la théorie et de la pratique critiques, ils sauront ce que cela peut impliquer, surtout pour celles et ceux qui viennent du bas de l’échelle sociale
Doctorat, Habilitation à Diriger des Recherches, puis travail réflexif. Rares sont celles et ceux à posséder ce grade ultime, au delà de la ceinture noire. Cela donne le droit d’utiliser des néologismes comme « déveillance ». L’auteur finit en effet sa carrière au sein d’un laboratoire d’excellence, le Sophiapol, où il s’intéresse à l’épistémologie des sciences sociales et de la critique, (on l’aura compris avec cet ouvrage), aux cultures et médias alternatifs, aux usages du numérique. Ses recherches actuelles, portent sur les phénomènes de clandestinité et sur cette fameuse « déveillance ». Comment se sortir de la surveillance, si l’on se risque à l’exégèse ?
Reste enfin qu’à lire cet ouvrage émoustillant, on ne peut que se dire que la psychanalyse, devant ce type de socioanalyse, peut bien aller se rhabiller avec ses métaphores. Et puis, private joke pour l’auteur. Pourquoi un tel surtitre à cet article ? Parce qu’il y a trop de skis sur les pistes pour qu’on puisse aller tout droit vers la victoire finale.
Le site de Fabien Ganjon