Blog d'étude critique et académique du fait maçonnique, complémentaire de la revue du même nom. Envisage la Franc-Maçonnerie comme un univers culturel dont l’étude nécessite d’employer les outils des sciences humaines, de procéder à une nette séparation du réel et du légendaire et de procéder à la prise en compte de ce légendaire comme un fait social et historique.
Il s’agit, nous explique le philosophe Michel Feher, d’un pacte tacite qui explique toute l’ambiguïté de la situation : les gouvernements occidentaux ont accordé un appui inconditionnel à Israël, en échange d’une intégration des Juives et Juives de le diaspora à la « blanchité » dominante, ce qui permet un soutien de l’extrême droite à cet ensemble d’où disparaitrait l’antisémitisme. Qu’en termes simples et percutants, ces choses là sont dites…
L’ouvrage, publié par la Découverte se livre à une analyse historique de la construction de ce nouveau paradigme qui permet, on ne l’a que trop ressenti ces derniers temps, de traiter d’antisémites toutes celles et ceux qui critiquent la politique israélienne. Parmi eux, nombreux sont les Juifs, français comme américains, ce qui ne simplifie pas le rapport des forces idéologiques. Les États occidentaux et, en leur sein, l’alliance de la droite et de la social-démocratie ont désormais comme priorité de disqualifier toute critique, en renonçant aux formes traditionnelles de la judéophobie (conspirationnisme, fantasmes de domination culturelle et médiatique, déloyauté face à la nation, etc.). Pour autant, cette judéophobie existe encore chez les intellectuels d’extrême-droite, en France comme aux Etats-Unis et dans d’autres pays.
Michel Feher revient à plusieurs reprises sur le sinistre Carl Schmitt (1888-1985), économiste politique qui fut très proche du national socialisme, dont la publication du journal a montré qu’il n’est décidément pas rattrapable, et qui a théorisé le fait que, même après la deuxième guerre mondiale, les Juifs intégrés constituaient un danger pour la civilisation occidentale.
A ce propos, Michel Feher fait référence aux tenants de la droite américaine qui osent parler à propos d’une partie du judaïsme nord-américain d’une « cinquième colonne » pire que le Hamas. Il revisite ensuite l’évolution de la politique colonialiste israélienne qui, à partir d’un paradoxe originel du sionisme comme libération et comme oppression, a mis en porte à faux bien des Juifs de la diaspora et des habitants d’Israël. Vient ensuite l’analyse du crépuscule de la notion de judéo-christianisme qu’entretient cependant le sionisme absolu d’une bonne partie des évangélistes. Mais rien n’est acquis en ce domaine, notamment pour les jeunes générations qui voudraient revenir à un nationalisme purement chrétien, à supposer qu’ils s’entendent sur ce point avec les catholiques, dont l’auteur ne parle pas, sauf pour citer l’Opus Dei.
Si l’équilibre au sein de la droite américaine venait à basculer au profit d’un repli sur soi, il pourrait se produire une rupture du pacte de « blanchité » et Israël perdrait du coup son image de phare de la civilisation occidentale.
Dans son dernier chapitre, « La conscience du paria », l’auteur affirme que les Juifs deviendraient dans ce cas des sortes de :
« blancs cassés, tolérés tant qu’ils servent un agenda politique précis, et redevenus indésirables dès que les équilibres idéologiques se déplacent. » … « Une chose est de sacrifier une partie de son âme au sentiment de sécurité que prodigue l’appartenance au peuple majoritaire, une autre de justifier l’apartheid, l’épuration ethnique et le génocide sans avoir la garantie de compter parmi les Blancs qui, pour paraphraser J. D. Vance n’ont plus à rougir d’être eux-mêmes »
Les critiques internes au judaïsme du sionisme et d’Israël se divisent aujourd’hui en tendances contradictoires : les ultra-orthodoxes, les éternels dreyfusards, les membres du courant anticolonialiste et les nostalgiques du Bund, parti socialiste juif nés dans les années 1920. La politique israélienne ne risque pas de les calmer.
En citant longuement Hannah Arendt, Michel Feher termine son ouvrage en détaillant une situation d’inconfort qui le conduit à une culture de « l’entre » que la fin du pacte de blanchité pourrait rendre nécessaire à une survie mentale. Un « devenir juif » qui fut la hantise de Carl Schmitt.
On pourra regretter que l’auteur, qui est belge, ne fasse pas référence au changement qui est intervenu en France après la guerre d’Algérie et qui a profondément modifié le judaïsme français, autant que son rapport à Israël. Il ne parle pas non plus de l’importance du racisme anti-arabe qui peut être aussi constitutif d’un soutien à la blanchité israélienne. Pour autant, cet ouvrage peut-être considéré comme salutaire en ce qu’il explicite une situation critique.
Dans un addendum, écrit juste avant la sortie du livre, après les attaques américaine et israélienne contre l’Iran et le Liban, l’auteur finit par cette exhortation :
« Celles et ceux d’entre nous qui se sentent protégés par la folie à deux dont le Golfe Persique est le théâtre, seraient bien inspirés de ne pas trop attendre avant de songer à redevenir juifs ».