Blog d'étude critique et académique du fait maçonnique, complémentaire de la revue du même nom. Envisage la Franc-Maçonnerie comme un univers culturel dont l’étude nécessite d’employer les outils des sciences humaines, de procéder à une nette séparation du réel et du légendaire et de procéder à la prise en compte de ce légendaire comme un fait social et historique.
Un nouveau détour chez le Dr Rouhier
Par l’une de ces pseudo-transitions dont il a le secret, car elle n’a pas de rapport direct avec ce qu’il vient de dire : « avec toujours une allusion au Pape Noir… », Sandri fait encore un bon coq-à-l’âne, en passant r au chapitre « Géomancie » dans « L’occultisme à Paris », l’ouvrage de Pierre Geyraud paru en 1953, où il est question de Robert Ambelain « « fort savant en ces matières », qui se trouve mouillé dans l’affaire de la géomancie… ».
Mais notons ces expressions : « mouillé » et « l’affaire de la géomancie ».
Comme si la géomancie était une « affaire », littéralement « une activité pas très nette », et qu’Ambelain se soit donc « mouillé », qu’il ait participé à une entreprise moralement et légalement répréhensible : le petit groupe éphémère du GEOM (Groupe d’Etudes Occultes et Magiques), centré autour d’Alexandre Rouhier et de la pratique géomantique.
« Et on ajoute une chose », dit Monsieur Sandri, « l’élite de ce cercle se réunit dans les sous-sols d’une librairie de la rive gauche (il s’agit de la librairie Véga, du Dr Rouhier, qui était sur le boulevard St-Germain) » précisant que Geyraud rajoute le détail de la robe noire du maître des lieux, accrochée à l’entrée dudit sous-sol. Or, nous dit l’orateur « j’ai connu la librairie Véga et dans mon souvenir il n’y avait pas de sous-sol… ».
Voilà un autre petit détail qui mériterait d’être vérifié sur place, car si la librairie en question n’existe plus, le local commercial est, quant à lui, toujours occupé par tout autre chose. Et il nous semble étonnant qu’il n’existe pas une cave qui y corresponde.
Contradictions ? incohérences ?
Néanmoins, c’est sur cette base extrêmement réduite, que Gino Sandri admet que « nous sommes face à des contradictions, des incohérences… », continuant sur sa lancée en repassant au chapitre « Alchimie » du même ouvrage, qu’il avait cité ultérieurement (voir plus haut), reprenant la liste des visiteurs de Jean-Julien Champagne, citée par Geyraud : Canseliet donc, mais aussi Pierre Dujols. Dujols ? nous dit l’orateur, c’était strictement impossible puisque celui-ci était invalide à cette époque.
Mais nous ajouterons : à quelle époque ? Car c’est d’autant plus incohérent, et bien pire, puisque le libraire Pierre Dujols est mort le 19 avril 1926, et que Julien Champagne devait disparaître quelques six années plus tard, le 26 août 1932. On peut effectivement dire qu’entre 1926 et 1932, Monsieur Dujols était, de toutes manières, fortement empêché dans ses visites à son vieil ami Champagne, pour cause de décès !
Pour compléter le tableau catastrophique des « contradictions » et autres « incohérences », nous savons que dès 1911 Dujols commença à souffrir sérieusement d’arthrose, et qu’il dut finalement vendre son affaire en 1913 à Edmond Bailly, ne pouvant plus travailler et se déplacer correctement.
Alors, pourquoi Pierre Geyraud aurait affirmé une telle chose, sur la foi du témoignage de la concierge de l’immeuble où vivait Champagne ? Simplement parce que Geyraud n’a jamais écrit explicitement que feu Pierre Dujols visitait Julien Champagne.
Voici son texte : « (…) et la concierge de la rue Rochechouart n’a jamais vu, parmi les familiers de M. Champagne, que M. Canseliet, M. D. (un libraire, très curieux de sciences alchimiques) et un jeune homme (M. S., qui devait jouer un rôle important dans la société luciférienne). »
Si nous savons que « M. S. » est très clairement « Monsieur (Gaston) Sauvage », il est absolument évident que le libraire « D. » intéressé par l’alchimie, ne peut en aucun être Monsieur Dujols. Il s’agit donc de quelqu’un d’autre. Et sur cette évidence, deux noms viennent spontanément à l’esprit : Henri Daragon (1870-193 ?), libraire et éditeur parisien spécialisé en héraldique (mais pas que), et Louis-François Dorbon dit « Dorbon-Aîné » (1878-1956) autre libraire-éditeur à la fois éclectique et occultiste. Bien qu’ayant une petite idée, nous laisserons nos lecteurs choisir leur candidat préféré quant à l’identité du mystérieux « M. D. ».
On remarquera donc que Gino Sandri ne s’est même pas posé la question de savoir qui était « M. D. ».
Il se fie à l’hypothèse historique la plus erronée et improbable, celle faite jadis par Robert Ambelain pour étayer son propos dans le n°IX des Cahiers de la Tour Saint-Jacques, paru en 1960, qui, s’il était consacré à la parapsychologie, comportait un intéressant dossier Fulcanelli contenant l’article d’Ambelain « Jean-Julien Champagne, alias Fulcanelli », et à la suite la « Réponse à un réquisitoire » de Canseliet. En fait de dossier, il s’agissait d’une polémique commencée quasiment 25 ans auparavant, concernant l’identité de Fulcanelli et, incidemment, sur l’honnêteté de Canseliet.
Et pourquoi l’orateur suit servilement Robert Ambelain ? Simplement parce que cela va dans le sens de son idée que Pierre Geyraud se contredit et est incohérent.
Et cette « idée », ou plutôt ce préjugé, pour aboutir à sa thèse constituant le cœur de son exposé : « On voit bien que l’on vise le Dr Rouhier et d’autre part le « cercle Fulcanelli »…, Canseliet reviendra là-dessus et il s’en est très mal défendu » et de citer le titre, et seulement le titre (!), de la fameuse « Réponse à un réquisitoire » dudit Canseliet, sans même préciser la teneur de cette défense maladroite.
Dans la même veine, il affirme que la thèse d’Ambelain sur l’identité de Fulcanelli (= J-J Champagne) est erronée, et qu’il la tenait de son ancien ami Jules Boucher (lui-même initié au THL-Grand Lunaire), mais sans expliquer comment le fantomatique et légendaire Fulcanelli pourrait être une autre véritable personne, ni donner la moindre piste dans ce sens – et évidemment quel serait son vrai nom.
Ses auditeurs doivent se fier à sa seule autorité (mais qu’elle est-elle exactement ?), et sans autres explications, il nous dit : « Et on en revient sur des thèmes propres à Pierre Geyraud, c’est en cela que je parle d’ambiguïté de tous les acteurs ».
Quelle ambiguïté ?
Pour tous ceux qui ne connaissent pas le vaste « dossier » du THL, donc les textes d’Ambelain et de Geyraud (entre autres), autrement dit pour la majorité de ceux que l’on peut appeler les « non-initiés » à qui s’adresse cet exposé, c’est littéralement du chinois.
En quoi, partant de l’affirmation d’Ambelain sur l’identité Fulcanelli/Champagne, on en reviendrait à Geyraud, permettant ainsi de dire que « tous les acteurs » (nous devons comprendre ici Ambelain, Boucher et Geyraud principalement) étaient « ambigus » ?
L’explication, non développée par Monsieur Sandri, est simplement que Pierre Geyraud s’était posé les mêmes questions quant à l’identité de Fulcanelli et avait trouvé la même réponse que Jules Boucher et Robert Ambelain.
Et pour cause : après les fragments de correspondances entre Jules Boucher, Robert Ambelain et Alexandre Rouhier, des années 1937-38, que nous avons pu consulter dans le catalogue de la librairie « La Fontaine d’Aréthuse », nous découvrons qu’ils connaissaient parfaitement « l’indicateur » de Pierre Geyraud, et que Ambelain et Boucher le fréquentaient éventuellement.
Il est parfaitement plausible que l’enquête faite par Geyraud, puis Boucher, puis Ambelain, sur Fulcanelli, provienne tout simplement de cette source. Et rappelons que celle-ci est la même qui a donné à Geyraud le célèbre témoignage de l’initiation « luciférienne » contenue dans ses « Religions nouvelles de Paris » de 1937. Quant à l’identité de cet « indicateur », si nous avons quelques propositions en tête une fois de plus, nous nous garderons prudemment de les exprimer.
Pour revenir à l’argumentaire de l’orateur : les acteurs de cette histoire du Grand Lunaire, à savoir Geyraud, Ambelain, Boucher, sont des personnes qui participent plus ou moins consciemment à un complot contre Alexandre Rouhier et le « cercle Fulcanelli », et finalement la fraternité de ce THL n’existe avant tout que dans les textes de Pierre Geyraud.
Et Gino Sandri de rajouter que celui-ci « fait allusion à Crowley, au corpus de la secte…, « Adam l’homme rouge » de Schwaller de Lubicz, proche de Fulcanelli, de Fulcanelli lui-même », cela étant effectivement contenu dans le chapitre « Le T.H.L. » des « Sociétés secrètes de Paris » (op. cit., 1938). L’intervenant rajoutant (mais est-ce une petite digression ?) : « et je crois que l’on a parlé d’Ambelain avec son « Dans l’ombre des cathédrales » qui serait le manifeste du Grand Lunaire… ».
Dans l’ombre des cathédrales
Les auditeurs, dont nous-mêmes, auraient aimé savoir qui était ce mystérieux « on », car si le « Dans l’ombre des cathédrales » (1939, juste avant la Seconde Guerre mondiale) serait le manifeste du Grand Lunaire, nous pouvons constater que ce fut une pure catastrophe : fort mal écrit à divers points de vue, avec de nombreuses maladresses, un plan chaotique, des fautes d’orthographes et de ponctuation, des erreurs linguistiques lamentables, mais aussi des interprétations symboliques et prétendument ésotériques du cru personnel de l’auteur (donc ne correspondant à rien de cohérent ou de traditionnel), bref du bas occultisme de sous-préfecture.
René Guénon en avait fait l’une de ses critiques acerbes et sans pitié dont il avait le secret, et Oswald Wirth, pourtant proche de Rouhier, n’avait pas fait mieux, en classant Ambelain chez les occultards.
Quant aux adeptes et dignitaires du THL, ils durent fulminer.
Cependant, à défaut d’en être le manifeste, ce livre d’Ambelain en fut un long pamphlet indigeste de défense, contre les révélations de Pierre Geyraud des deux années précédentes.
Mais à comparer les deux auteurs, qui avaient chacun leurs défauts, on se demande lequel des deux a défendu le plus l’organisation luciféro-sataniste.
Minority report
C’est peut-être pour cela (car nous avons quelques difficultés à suivre les circonvolutions labyrinthiques de la pensée de l’orateur) que Monsieur Sandri admet que tout cela n’est qu’une vaste machination, voire, pour le citer :
« Une intoxication au sens propre du terme dont la cible est le Dr Rouhier…, et d’ailleurs le Dr Rouhier l’a très bien pris ainsi…, il s’en est ému…, ça correspond à l’époque où il a pris la direction de Véga, et il doit assurer sa subsistance ; il a auprès de lui une personne qui est invalide…, donc il pense que l’on vise ses affaires. Il avait cette formule : « Mais moi, je suis indépendant de tout groupe constitué, je dis bien constitué, et je suis indépendant de l’Eglise Catholique, comme du Grand Orient », disait-il, et il l’a même écrit. »
Avant de continuer la citation, reformulons-la et analysons-la.
Gino Sandri confirme ce qu’il a déjà dit précédemment : la rumeur du Grand Lunaire est un complot visant la réputation d’Alexandre Rouhier. Mais, il rajoute des détails : le Dr Rouhier en était, paraît-il, affecté, car cela aurait commencé dès sa reprise de la direction des éditions Véga et de la librairie afférente, donc en juin 1930, lorsque la propriétaire de l’époque, Mary Wallace Shillito (1878-1938), lui céda l’ensemble – rappelons au passage que la librairie Véga fut créée en octobre ou décembre 1929 par Madame Shillito et son compagnon d’alors, René Guénon, et qu’Alexandre Rouhier en fut l’employé, en tant que directeur commercial, dès l’origine.
Cependant, si cela a commencé dès 1930, nous aurions aimé savoir comment, avoir les références du début de ce harcèlement.
Ce que nous savons, en revanche, c’est que le Grand Lunaire est mentionné dans un article de Marcel Nadaud et Maurice Pelletier, « Les crimes impunis », paru dans Le Petit Journal en 1925 (et réédité un an plus tard dans leur recueil « Les morts mystérieuses » aux éditions Georges-Anquetil). 1925, soit cinq ans avant que le Dr Rouhier devienne le directeur général de Véga.
Donc si l’on tient absolument à la logique de Gino Sandri, on peut déclarer que Rouhier fut visé préventivement par une « mystification prévisionnelle » pour détruire son entreprise.
Après Eyes Wide Shut, nous voici dans Minority Report (toujours avec Tom Cruise)…
Mais trêve de plaisanterie : par cette mention historique du Grand Lunaire, remontant à 1925, du temps où Alexandre Rouhier était encore ingénieur chimiste chez Poulenc (Cf sa fiche de recensement de 1926), c’est toute la thèse de l’orateur qui commence sérieusement à s’effriter sous nos yeux.
Dans la tête du Dr Rouhier
Par ailleurs, d’où vient tout le reste ? « (…) il s’en est ému (…) il a auprès de lui une personne invalide (…) », comment l’orateur sait-il que le Dr Rouhier s’en était ému ?
Et d’où tient-il qu’il a à charge une personne invalide, qui est un renseignement familial vraiment personnel ? Mystère…, rien n’est référencé, cela pourrait être des inventions personnelles de Monsieur Sandri.
Mais nous pensons qu’il tient plutôt ses informations soit directement de feu Odette Rouhier (1918-2020), la fille adoptive d’Alexandre Rouhier, soit d’une tierce personne qui l’aurait visitée à son domicile d’Avon. Il serait possible, dans ce cas, que Gino Sandri n’ait fait que retranscrire les sentiments et les idées de Madame Rouhier fille, qui préférait préserver la mémoire de son père de toute « mauvaise réputation ».
D’ailleurs, en observant attentivement la documentation généalogique, il semblerait que la « personne invalide » fût en fait Marie Rouhier (1881-19..), apparemment décédée prématurément.
Nous doutons donc que le Dr Rouhier se soit ému de quoi que ce soit, ou qu’il ait craint pour son commerce, lorsque les rumeurs concernant le THL, en réalité excessivement tardives (1937-1939), semblaient vaguement l’impliquer.
N’avait-il pas tranquillement participé à l’élaboration et à l’édition de « Envoûtement et contre-envoûtement » (comme l’atteste sa correspondance) d’un fort mystérieux R. P. Sabazius, en 1937 ? Cet ouvrage soufflait tour à tour une douce chaleur infernale et un froid céleste assez varié, et la marque du THL-Grand Lunaire y était plus que manifeste. S’il y avait ambiguïté de « tous les acteurs », dans ce cas, le Dr Rouhier en relevait lui aussi, excessivement, et on pourrait dire dans ce cas qu’il « jouait avec le feu ».
Quant à la formule citée, prononcée et même écrite (mais où exactement ?) par Alexandre Rouhier : « Je suis indépendant de l’Eglise Catholique comme du Grand Orient », on notera sa subtile ambiguïté, celle d’un éditeur-libraire « ésotérique » et « occultiste » à l’esprit ouvert sur le monde, en dehors de toute chapelle, mais aussi de façon plus profonde celle de quelqu’un qui récuse autant la religion catholique avec son hypocrisie monstrueuse, ses ors et ses bondieuseries, qu’une maçonnerie athée, matérialiste et grossièrement rationaliste.
Et n’est-ce pas sur cette base, cette troisième voie, que s’est créé le THL à la fin du XIXème siècle, d’après ce que Robert Ambelain en dit dans La Franc-maçonnerie oubliée (1985) ? L’insistance sur « l’indépendance de tous les groupes constitués » était-elle de Rouhier, ou est-ce une exagération de Monsieur Sandri ?
Il se pourrait bien qu’elle soit intégralement du Dr Rouhier, car ayant prêté le serment de secret absolu du THL, sous peine de mort certaine (au moins par le sort), il ne pouvait affirmer de front son obédience, mais avait au contraire, le stricte devoir de dissimulation (similaire à la taqiya islamique et islamiste). Et puis le THL était-il un groupe constitué au sens juridique ? C’est là une finasserie, mais elle a son importance dans le cadre d’une discussion avec quelqu’un qui est tenu par le secret le plus absolu.
Pour répondre à la question : il est, à notre sens, hautement improbable que la fraternité en question ait été déclarée légalement, toujours au nom du plus haut secret.
Le rôle de Guénon ?
Malgré ces éléments, qui ne font pas office de preuve pour Gino Sandri, il continue sur sa lancée, sans aucune prudence oratoire ou intellectuelle, car pour lui : « on est certain que c’est [la réputation et le commerce du Dr Rouhier] la cible ».
Auquel cas, comme nous le démontrions plus haut, le Dr Rouhier se ciblait lui-même – faudrait-il croire qu’il était masochiste ?
Ajoutant donc : « Même maintenant, j’en ai discuté avec les auteurs : on parle du « pharmacien satanisant » » et de citer à la suite les dénonciations de Guénon dans sa correspondance sur son ex-éditeur Alexandre Rouhier, « et cette étiquette lui a collé à la peau pour pratiquement (…) toutes les années postérieures ».
Mais là encore, c’est un faux argument, car à l’époque, la correspondance de René Guénon n’était évidemment pas publique, et nous sommes loin d’être sûrs que ses interlocuteurs colportaient systématiquement les soupçons et affirmations du métaphysicien traditionaliste.
Précisons les choses : suite au refus de Rouhier de continuer à éditer Guénon, à l’exception des « Etats multiples de l’Être », et cela dès 1930, celui-ci fit son enquête depuis Le Caire où il était resté, et la question éventuelle est de savoir lesquels de ses correspondants furent ses informateurs. Il devait néanmoins s’épancher sur les résultats de ses enquêtes auprès d’autres correspondants, connus ceux-là. Parmi eux, dans une moindre mesure, figurait Luc Benoist en 1932, lorsqu’il lui écrivait à ce sujet : « (…) encore que je sois fort loin de pouvoir tout dire, surtout en ce qui concerne les dessous particulièrement « ténébreux » de toute cette affaire » (lettre du 15 mai).
Deux ans plus tard, Guénon en avait appris bien plus, car il écrivait à Guido de Giorgio : « Quant à mon autre bandit d’éditeur, j’apprends sur son compte des choses de plus en plus fantastiques : il appartient à des organisations d’un caractère nettement « sataniste » ; on ne peut se faire une idée de toute cette sorcellerie. » (lettre du 20 mai 1934).
On remarque au passage que les fameux « auteurs » avec qui Monsieur Sandri a discuté, sont certainement ceux qui nous informent, au moins à travers leurs propres écrits. Ainsi, les extraits de lettres que nous venons de citer proviennent du dernier livre (« Le monde d’Olivier de Fremond (1854-1940), à travers sa correspondance inédite » parue en 2021) de l’éditeur Ladislao Toth (éditions Archè Milano), décédé en 2021. Monsieur Toth était connu à la fois pour ses connaissances historiques et ésotériques souvent infaillibles, mais aussi pour son affabilité, l’aide et les conseils qu’il donnait à ses clients et à ses auteurs.
L’expression de « pharmacien satanisant » pour désigner le Dr Rouhier, semble être plutôt de Monsieur Bernard Renaud de la Faverie (historien de l’alchimie, directeur des éditions Dervy et ancien responsable de la librairie parisienne La Table d’Emeraude), puisqu’on la retrouve telle quelle sur la quatrième de couverture de la réédition de 2007 du livre de Teddy Legrand, « Les sept têtes du dragon vert » (1933). Cette réédition étant celle de M.C.O.R éditions, sous la double direction du frère et de la belle-sœur de Monsieur Renaud de la Faverie.
Enfin, « cette étiquette lui a collé à la peau pour pratiquement toutes les années postérieures » est vraisemblable, mais après la Seconde Guerre Mondiale, quand les lecteurs les plus avertis de Nadaud et Pelletier, Geyraud, Ambelain, Jules Boucher, Teddy Legrand (mais qui se cachait sous ce pseudonyme ?), de la thèse sur le peyotl de Rouhier lui-même, ou du fameux ouvrage du R. P. Sabazius que la majorité devait exclusivement identifier (à tort) au Dr Rouhier, bref quand ces lecteurs avaient recollé quelques morceaux d’un plus vaste puzzle agrémenté des sous-entendus très entendus de Canseliet, dans ses ouvrages et articles des années 50-80 (mais Rouhier décéda en 1968), et bien d’autres choses encore…, et bien oui, il faut avouer qu’Alexandre Rouhier semblait avoir un rôle fort singulier dans le paysage occulte et des convictions pour le moins inorthodoxes.
De la prétendue inimitié du Dr Rouhier envers Messieurs Boucher et Ambelain
Malgré le fait que le « Grand Lunaire » soit mentionné par des journalistes, quatre ans avant que le Dr Rouhier prenne ses toutes premières fonctions de directeur commercial en 1930, qu’il n’est pas le moins du monde hésité à s’impliquer dans l’élaboration, avec Jean Marquès-Rivière, et la parution (dans une édition unique et fictive), en 1937, d’un Envoûtement et contre-envoûtement d’un R. P. (pour Révérend Père) Sabazius quelque peu intriguant, et qui se révèle être un crypto-manifeste du THL (faisant d’ailleurs référence à un autre texte plus ancien, remontant à 1896, qui devait être le tout premier manifeste du THL naissant), malgré ces deux éléments historiques qui détruisent son propos, Gino Sandri s’enfonce dans un argumentaire douteux :
« Ce que l’on constate également, c’est que le Dr Rouhier en veut également à Jules Boucher et Robert Ambelain, les considérant comme responsables du bruit qui est fait, probablement par leurs imprudences… ».
Là encore, nulle référence, ni de source orale, ni de lettres ou autre. Et de quelle période parle Monsieur Sandri ? Avant la Seconde Guerre mondiale ou après ? Dans l’ignorance de telles précisions, l’auditeur ne peut être que dans la plus complète confusion historique et mentale.
D’autant que la consultation de la correspondance Ambelain-Boucher-Rouhier de 1937-1938, ne confirme en rien les propos de Gino Sandri sur une inimitié croissante de Rouhier envers Ambelain et Boucher.
Ainsi, la lettre de Jules Boucher à Robert Ambelain du 5 décembre 1937, attestait qu’Alexandre Rouhier et sa sœur (sachant qu’il n’a jamais eu de sœur, et qu’il s’agissait plus certainement d’une sœur d’initiation) allait assister au mariage de Boucher.
La lettre de Robert Ambelain à Jules Boucher datant du 27 décembre 1937, nous apprenait que Rouhier allait procurer (gratuitement semble-t-il) un crâne humain à Ambelain qui en avait besoin pour ses expériences d’occultisme.
Mais il y a mieux : dans la lettre d’Ambelain à Boucher remontant au 6 janvier 1938, son auteur avoue à son correspondant qu’il a enfin demandé au Dr Rouhier s’il pouvait, à son avis, entrer au « Grand Lunaire », autrement dit s’y faire initier. Ledit docteur lui avait répondu par l’affirmative, lui conseillant de suivre les conseils de Boucher, ce dernier ayant appartenu au THL avant d’en sortir. Et il avait rajouté qu’il craignait néanmoins qu’Ambelain recule devant l’examen d’entrée.
Nous voyons dans ces trois exemples qui remontent aux dernières années de paix précédant le début de la Seconde Guerre mondiale, et la future mise en sommeil subséquente du THL, que Monsieur Rouhier ne paraissait guère angoissé ou complexé par des bruits courants sur son obédience, bien au contraire, et qu’il n’était rancunier en rien envers Messieurs Boucher et Ambelain.
Ce qui ressort en revanvche des éléments de correspondance, d’articles, de préfaces ou d’interviews, quant aux inimitiés entre les personnes ayant appartenu, ou qui sont soupçonnées d’avoir appartenu, au THL, c’est une certaine fracture, dès 1937, entre le « groupe » des deux amis Jules Boucher et Robert Ambelain, et de leur libraire préféré Alexandre Rouhier, d’une part, et de l’autre Eugène Canseliet et son disciple Claude d’Ygé. On s’interroge aussi sur le rôle qu’aurait pu jouer Henri Meslin de Campigny dans ce microcosme.
Cette fracture n’a fait que s’accentuer comme en témoigne l’opposition frontale entre Ambelain et Canseliet dans le n°IX des Cahiers de la Tour Saint-Jacques (op. cit. précédemment) en 1960.
Malgré ces évidences diverses, Monsieur Sandri brode :
« Je crois que le Dr Rouhier aurait une formule…, il s’adresserait à Jules Boucher en lui disant : « Des comme vous deux [Boucher et Ambelain], j’en ai quand même rarement vus ! », il avait perdu son calme et sa réserve légendaires ».
On remarquera le « Je crois… » du début de sa démonstration qui programme le conditionnel dans la suite de la phrase, qui, curieusement, se termine par un imparfait, comme pour annuler le conditionnel qui exprimait la supposition de l’orateur.
L’auditeur d’une telle phrase ne sait plus, au final, si Gino Sandri témoigne de quelque chose de réel ou s’il ne fait qu’inventer. Comme on peut le constater, il y a en fait un glissement sémantique : on passe de la proposition à la certitude.
Ce qui pourrait passer pour une maladresse brouillonne pourrait bien être une ruse stratégique.
Finesse de broderie (et vice-versa)
Puis, continuant sa broderie, l’orateur nous explique qu’il sait « par certains papiers », encore et toujours sans la moindre référence précise, ajoutant d’autorité un « et nous savons » (qui est ce « nous » ?) après son premier « Je sais… » pour bien appuyer son propos, que le Dr Rouhier avait cherché à connaître l’identité de l’informateur de Geyraud.
Cependant, paradoxe dans le paradoxe, l’intervenant ne croit en rien à l’histoire d’un informateur providentiel, donc il n’accepte absolument pas le témoignage de « l’initiation luciférienne » rapporté par Geyraud, qui d’ailleurs n’impliquait en rien Alexandre Rouhier.
Gino Sandri concluant provisoirement par un malicieux « C’est une finesse ! comme aurait dit Paul Meurisse… ».
Par cette expression désuète, il veut signifier que c’est une ruse, un montage de Geyraud, mais surtout il est sûr de ne pas se faire comprendre par ses auditeurs les plus jeunes (qui parmi eux connait l’ancien acteur Paul Meurisse ? qui sait encore ce qu’est une « finesse » en ce sens figuré particulier ?).
Mais qu’est-ce à dire ? Que Pierre Geyraud aurait tout inventé sur des bases littéraires forts connues et cornues (Huysmans) ? Que nenni, c’eût été trop simple.
Non, Monsieur Sandri préfère s’enfoncer dans un bourbier rhétorique où il nous parle d’« un certain nombre de personnes (…) imprudentes », certaines « manipulées » malgré elles, etc…, etc… Et que l’on discoure d’« un monde qui s’interpénètre » (sic), de Crowley supposé « espion » dont parle Geyraud…, puis on part dans de vagues anecdotes inutiles sur Cendrars et Le Corbusier qui fréquentèrent la librairie Véga et son libraire…, s’éloignant tranquillement de la thématique…, puis, tout à coup, surgit de ce labyrinthe oiseux l’un de ces concepts secondaires que refuserait n’importe quel connaisseur du Rasoir d’Ockham : « (…) le Dr Rouhier, ou plutôt le groupe qu’on a parfois confondu avec le Grand Lunaire… ».
Faisons une pause et résumons-nous.
Après nous avoir « appris » que le « Grand Lunaire » n’était qu’une intox du très catholique Pierre Geyraud pour ruiner la réputation et les affaires du très occultiste Dr Rouhier, avec l’aide inconsciente de Messieurs Boucher et Ambelain, eux-mêmes occultistes – nous avons démontré point par point que tout cela était historiquement erroné – voici que Gino Sandri affirme, dur comme fer, sur la foi de documents de nature inconnue, qu’Alexandre Rouhier avait fait des recherches actives pour trouver l’informateur-initié au Grand Lunaire-THL, de Geyraud.
Hénaurmités
Or, il y a là-dedans une hénaurme contradiction :
Si le THL n’existe pas, étant un canular nuisible historiquement daté, logiquement l’orateur devrait en infèrer l’inexistence de l’informateur de Geyraud. Nous ne voyons donc pas pourquoi la victime supposée de Geyraud (le Dr Rouhier) aurait recherché l’identité de quelqu’un qui n’existait pas, et qui aurait décrit une initiation à une fraternité luciféro-sataniste qui n’aurait été qu’une vaste construction imaginaire, à laquelle, par conséquent, le bon Dr Rouhier ne pouvait pas appartenir.
Comme nous l’avons mentionné plus haut, la lecture des éléments de la correspondance Boucher-Ambelain-Rouhier de 1937-1938 (sachant que les ouvrages incriminés de Geyraud sont justement de 1937 et 1938) démontre que Jules Boucher et Robert Ambelain connaissaient cette identité et nous serions étonnés qu’Alexandre Rouhier l’ait ignorée longtemps.
Nous pouvons surtout y voir une énième preuve de l’existence réelle, certes passée, du THL dénommé vulgairement « Grand Lunaire » à son époque.
Cependant, lancé dans sa logorrhée de plus en plus inconsistante, mais superficiellement convaincante pour les ignorants et les cerveaux mous adeptes des réseaux asociaux, l’intellect ou l’inconscient de Monsieur Sandri a dû s’apercevoir dans son élan de l’hénaurmité qu’il avait produite.
Et c’est alors qu’apparu un (autre) multiple non nécessaire dans son discours, pour masquer l’aporie, bref il décida de faire encore plus compliqué et tordu pour noyer un poisson de plus en plus obèse (un vrai poisson-lune pour le coup). Une hénaurmité pour mieux en masquer une autre.
Et cette dernière part de cette expression précitée : « (…) ou plutôt le groupe qu’on a parfois confondu avec le Grand Lunaire (…) », cela aboutira en conclusion à cette phrase merveilleuse : « Un Grand Lunaire peut en cacher un autre ».
Mais avant, bien avant, cette ultime impasse, l’orateur se sentira obligé d’embarquer et de balloter ses auditeurs à gauche et à droite, ici, ailleurs ou autre part, au gré du flot de sa pensée, de ses digressions, voire de ses envies.
Ainsi se termine la deuxième partie de notre article.
L’ultime partie consistera à examiner les derniers arguments de Gino Sandri et sa conclusion.
Et nous terminerons en dévoilant les motivations profondes de l’orateur à vouloir nier un phénomène historique.