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Blog d'étude critique et académique du fait maçonnique, complémentaire de la revue du même nom. Envisage la Franc-Maçonnerie comme un univers culturel dont l’étude nécessite d’employer les outils des sciences humaines, de procéder à une nette séparation du réel et du légendaire et de procéder à la prise en compte de ce légendaire comme un fait social et historique.

Une finesse… Contre-sotie critique et diabolique, forcément diabolique (3ème partie)

Sanctuaire de The Satanic Temple (TST) à Salem (Facebook) Ou même aux USA il y a des anarcho-satanistes

Sanctuaire de The Satanic Temple (TST) à Salem (Facebook) Ou même aux USA il y a des anarcho-satanistes

Digression paléosophique

Partant de « ce groupe souvent confondu avec le Grand Lunaire », dont Gino Sandri sera incapable de citer le nom, ce qui est plutôt gênant pour un exposé, filmé de surcroît, et qui n’est autre que ce groupement informel qui avant la Grande Guerre se nommait « le Groupe d’études des Sciences Anciennes » et dans les Années Folles, « le Groupe Paléosophique », partant donc de cette évocation brumeuse, qui fait partie selon l’intervenant de l’un des multiples « circuits » – nous devons comprendre « réseaux » – en rapport avec les éditions Véga, il en profite pour citer l’étrange et gigantesque ouvrage « De l’Architecture naturelle » d’un certain Petrus Talemarianus (alias Pierre Bordeaux-Montrieux), paru peu après la Seconde Guerre mondiale, sous les auspices d’Alexandre Rouhier.

Au passage, il nous parle de Francis Warrain dont la pensée aurait irrigué 80% dudit ouvrage. Puis du non-moins mystérieux rosaire géomantique des huit dragons, dit « d’Allahabad », en possession du Dr Rouhier, dessiné à la fin du dantesque et précieux pensum de Talemarianus, que l’on retrouve chez Warrain, puis bien plus tard chez Ambelain.

Cela, pousse l’orateur à déclarer que l’on pourrait imaginer « qu’on a quelque part des personnes qui veulent nuire à cela », mais « cela » quoi ? Le gros livre de Talemarianus ? Le Groupe Paléosophique ? Les réseaux occultistes autour du Dr Rouhier ? certainement tout cela à la fois… Et voici que ces « personnes » seraient un « cénacle » ayant précisément les pratiques obscures décrites par Geyraud.

L’explication alambiquée de Monsieur Sandri est que ce supposé « cénacle » aurait eu comme stratégie d’accuser le Groupe Paléosophique, et autres assimilés proches de Rouhier, ainsi que ce dernier, de ses propres turpitudes satanistes. Méthode fort connue que l’on appelle vulgairement « qui veut tuer son chien l’accuse d’avoir la rage », utilisée récemment par Poutine pour attaquer l’Ukraine et rejeter l’Europe occidentale, sous prétexte qu’il s’agit d’entités « nazies », « pro-LGBTQIA+ » et « satanistes ».

 

Apories sur l’égrégore

Cependant, Monsieur Sandri n’étant pas à sa première contradiction, déclare que révéler les pratiques intimes d’un groupe est absolument l’idéal pour détruire son égrégore (son énergie, son âme), et finalement annihiler physiquement le groupement lui-même.

Or, c’est précisément ce prétendu « cénacle » offensif qui, par sa méthode d’accuser autrui de ses propres pratiques, les révélaient par conséquent au reste du monde, se suicidant égrégoriquement. Et c’est, une fois encore, un raisonnement qui ne tient pas debout et est parfaitement inepte et inutile. Il est d’ailleurs à ce point inepte que son auteur ne tient absolument pas compte de la pratique traditionnelle de la damnatio memoriae, la destruction totale de la mémoire, autrement plus efficace pour détruire un égrégore, et qui est tout l’inverse de ce que l’orateur décrit.

Cette damnatio memoriae, connue dans toutes les traditions magico-religieuses, est précisément ce que Robert Ambelain décrit dans « La Kabbale pratique », sans citer le terme, au sujet de la méthode d’annihilation d’un égrégore (Ed. Bussière, pp.176-177, 1992). Mais le pire, c’est que Gino Sandri affirme tout le contraire, justement sous le haut patronage de Robert Ambelain : « (…) Robert Ambelain disait que cela s’apparente à une forme de lutte égrégorique. Il le dit : le meilleur moyen de porter atteinte à l’égrégore, c’est de le nommer, de le mettre en pleine lumière. » Où a-t-il vu ou lu cela ? Mystère, une fois de plus.

D’ailleurs, nous dirons tout l’inverse : mettre en lumière les caractéristiques d’un groupe, ses doctrines, ses rites, ses symboles, etc., ne peut que faire croître, voire en quelque sorte multiplier l’égrégore. Cela n’arrange guère la réputation de Monsieur Sandri.

S’apercevant plus ou moins qu’il venait de faire (encore) une bourde, il fléchit ses hypothèses : « (…) il y a des rivalités (…) : Geyraud a fait une construction, mais ça cache un certain nombre de choses, et ça n’exclut pas qu’il y ait autour du Dr Rouhier…, appelons ça comme on voudra…, une société secrète. » Et voilà ! nous commençons à voir réapparaître une société secrète autour du Dr Rouhier.

Le discours de Gino Sandri à force de tourner maladroitement autour du pot, va finir par tomber en plein dedans. Là encore, se profile cette fameuse conclusion qui se mord sérieusement la queue, au risque d’annuler l’ensemble de l’exposé-serpentard. On notera aussi cette manière désespérante de l’orateur de maintenir un flou à chaque articulation de son discours.

 

Digression synarchique inutile et autres sataneries

Puis, Monsieur Sandri décide de comparer le « Grand Lunaire » avec la rumeur fantasmatique de la Synarchie, dans les années 30-40. Il aurait pu tout autant parler du « complot judéo-maçonnique » pour tenter d’étayer son propos, ou relier ce dernier au fantasme synarchique (pseudo-gouvernement mondial/Etat profond international de l’époque), puisqu’il fait, en passant, un clin d’œil au maréchal Pétain.

A travers cette digression, le discours de l’orateur se « rééquilibre » du côté de la définition du « Grand Lunaire » comme une simple rumeur inquiétante, ce que l’on nomme maintenant une « fake news » ou une « vérité alternative ». Et cela juste après avoir déclaré qu’il pourrait bien y avoir, éventuellement, « autour du Dr Rouhier (…) une société secrète ».

Il va donc continuer dans le sens de ce « rééquilibrage », et repartir dans un salmigondis indigeste et approximatif, prétendant redécrire ladite « rumeur », pour ne pas dire la « légende urbaine », inquiétante. Ainsi, il n’hésite pas à affirmer que « jusqu’à preuve du contraire, il n’y a pas d’éléments probants », en disant que l’« on parle de pratiques vraiment lucifériennes ou sataniques dans la clairière de Meudon…, la même chose à St-Merri, on en a fait une église qui sent le soufre (…) ».

Mais, gros problème encore, jamais personne, et certainement pas Geyraud, n’a parlé de tout cela dans ses ouvrages. Ce que ce dernier décrit en matière de pratique « dans la clairière de Meudon », n’a rien de spécifiquement satanique, sataniste ou luciférien. Pas de sacrifice animal ou humain, pas de sabbat orgiaque…, juste des personnes (habillées) qui dansaient en cercle en chantant, sous la lune.

De même, Geyraud n’a jamais écrit qu’il y avait des rites luciféro-satanistes, ou des messes noires, qui étaient pratiqués à l’intérieur de l’église Saint-Merri.

Cela se passe bien autre part, dans une cave ou une catacombe, dans la paroisse (autrement dit dans le quartier au sens de l’administration religieuse) de cette église.

Seuls les décérébrés de la fin des années 70 et du début des années 80 ont pu croire une telle chose. Il est sûr que l’usage de drogues diverses n’aidaient pas à la lecture de Pierre Geyraud et de Robert Ambelain. Mais il est vrai que cette légende urbaine, qui tient de l’hallucination, a perduré jusqu’à maintenant.

Donc, effectivement, nous pouvons tomber d’accord avec Monsieur Sandri sur le fait qu’il n’y a pas d’éléments probants sur des rumeurs et des fantasmes qui ne sont qu’un développement pléthorique d’une sous-culture.

Mais quant à la base documentaire c’est autre chose, et il y a là bien des indices, et même des preuves, du contraire, autrement dit de l’existence passée, historique, réelle et objective de ce que d’aucuns dénomment le « Grand Lunaire », et d’autres, plus rares, préfèrent appeler le « Très Haut Lunaire ».

Cependant, on ne peut que remarquer cette curieuse méthode de l’orateur qui consiste à jeter grossièrement le bébé avec l’eau sale du bain : se débarrasser des faits historiques, documentés, avec les délires qui en ont découlé, en confondant le tout joyeusement. Et d’ainsi raisonner à l’emporte-pièce pour mieux annuler des éléments historiques, et de présenter cela comme un exposé sérieux au public.

Puis, évoquant l’expression « sathanisants [sic] de Saint-Merri », réapparait, dans son soliloque, Robert Ambelain qui en avait usé dans son « Dans l’ombre des cathédrales » (op. cit., 1939, l’ayant emprunté à Nadaud et Pelletier [op. cit., 1926]).

A ce moment, ex abrupto, Gino Sandri lâche quelque chose qui paraîtra étrange à une majorité de ses auditeurs : « (…) et Satan n’est pas exactement ce qu’on imagine, ce qu’on peut penser…, on aurait pu confondre tout ça également. », et cela sans autre explication complémentaire.

N’a-t-il pas touché là quelque chose de capital, à la justification première du groupe et au cœur de sa doctrine ? On ne le saura pas, évidemment. De même, il continue en mentionnant le dernier témoignage de Robert Ambelain sur l’histoire et l’origine du « Grand Lunaire », contenu dans « La maçonnerie oubliée » (1985), référence non-citée, pour terminer sur un « (…) je laisse à Robert Ambelain la responsabilité de cette information (…), je livre ces éléments, mais j’ai mes hypothèses, mon sentiment sur le sujet ». « Hypothèses » et « sentiment » dont on ne saura rien.

 

Re-synarchie, Bourbaki et Cie (où Bataille devient Daumal)

Sans transition, nous repartons sur l’histoire de la Synarchie, pour continuer, en détail, sur le groupe Bourbaki, qui sont des parties entières du monologue sandrien franchement hors propos, et qui ont le double avantage de meubler, tout en noyant l’attention de l’auditeur. Tout cela pour dire que les Années Folles étaient forts propices aux sociétés secrètes de toutes sortes, permettant à Geyraud, prétendu inventeur d’un Grand Lunaire (qui existait depuis quelques années), de « jouer sur du velours ».

Mais voici qu’à la fin de cette partie de son discours, il cite « Daumal et le groupe Acéphale » (il citera plus loin le nom de Daumal en rapport au surréalisme). Or, le gentil et pauvre (volontaire) René Daumal (1908-1944) n’a jamais fondé ou participé à la moindre société secrète, c’est à peine s’il créa une revue (Le Grand Jeu, trois numéros de 1928 à 1930). Il appartint à l’extrême marge artistique de son époque.

En fait, Gino Sandri prend ici René Daumal pour Georges Bataille (1897-1962), surréaliste authentique quant à lui, et autrement plus inquiétant que celui avec qui il est confondu. D’ailleurs, les deux personnages ne se sont jamais rencontrés, et on peut certainement dire qu’ils eurent tous deux, bien que souffrant psychiquement, physiquement et socialement, des caractères opposés : l’un, Daumal, doux mystique rêveur et céleste, vagabond humoriste, et l’autre, Bataille, mystique aussi mais terrestre, athée mais paradoxalement religieux, amoureux dur et cruel, faisant rimer Sade avec Nietzsche.

C’est bel et bien sur cette base philosophico-mystique que Georges Bataille fonda le groupe Acéphale (1936-1939), comme une société secrète athée, religieuse et antifasciste, et véritable cercle intérieur de son Collège de Sociologie. La question pourrait se poser d’une influence, d’un lien quelconque entre le THL et le groupe Acéphale. Mais Monsieur Sandri ne posera pas la question puisque le THL n’existe pas…, à moins que… ?

Avant de conclure, il citera rapidement le nom de Pierre Mabille (1904-1952), dont il ne dira rien. Pour mémoire, rappelons donc que le brave Dr Mabille, médecin, ethnologue et anthropologue, mais aussi franc-maçon de la GLDF, fut l’une des connaissances scientifiques d’André Breton.

 

Conclusion sensible pour un sujet provisoire

« Alors, la conclusion ne peut être que provisoire…, le sujet est sensible…, le Grand Lunaire selon moi n’a jamais existé, c’est un montage de Geyraud. Toutefois, il a existé des choses, qui, par certains côtés étaient similaires… ». Si nous osons dire, la fin commence bien, et effectivement, comme tout est flou, pour de nombreuses raisons dont la première est l’indigence de la recherche de l’orateur sur le sujet, la conclusion ne peut être que provisoire. Alors, si elle est à ce point provisoire, pourquoi être à ce point sûr et affirmatif de la non-existence de cette fraternité, dont le sujet est si « sensible ».

D’ailleurs, en quoi le sujet serait sensible, si, précisément, il n’existe pas ? Ambigu jusqu’au bout, Gino Sandri nous dit que, néanmoins, des « choses », donc des groupes, semblables ont existé. Et il s’en va citer les témoignages de deux autrices qui furent proches du Dr Rouhier : Marguerite Gillot et Hélène de Callias. Sachant que comme à son habitude, l’orateur ne cite pas les sources exactes, il s’agit en fait pour la première d’un extrait de  Des sorciers, des envoûteurs, des mages  (La table ronde, 1961, pp.133-135), et pour la seconde d’un extrait de Magie sonore  (Librairie Véga, 1938, pp.63-64).

Il serait trop long d’analyser ici ces extraits, surtout le premier, mais s’ils ont l’air d’aller dans le sens de la solution proposée par Monsieur Sandri, ils peuvent aussi, tout au contraire, confirmer l’existence du THL. Nous pouvons même, au regard des teneurs respectives des livres en question et de la proximité des autrices avec Alexandre Rouhier, qui est en elle-même suspecte, se demander si celles-ci ne furent pas initiées, ou au moins approchèrent ladite société secrète, dont le Dr Rouhier était l’un des adeptes et sa librairie l’une des portes d’entrée.

Enfin, ces deux exemples permettent à Monsieur Sandri d’inaugurer une belle conclusion convenablement ambivalente et paradoxale : « (…) et on voit très bien que celui qui a informé Geyraud était au courant de toutes ces choses, et que ça a servi au montage, donc : un Grand Lunaire peut en cacher un autre… », et voilà ! comment conclure sans conclure tout en concluant, sur des bases entièrement fausses.

Car rappelons-le, le « Grand Lunaire » fut mentionné cinq ans avant que Rouhier travaille chez Véga, et cette mention était le fait de Nadaud et Pelletier et non pas de Geyraud. Le Dr Rouhier n’hésita pas à participer à la création d’un livre, paru en 1937 (en pleine « période Geyraud »), « Envoûtement et contre-envoûtement », en allant jusqu’à inventer des éditions éphémères pour l’occasion, les éditions Occulta. D’après nos propres recherches, il fut même le dessinateur de la gravure de l’occultum contenue dans l’ouvrage, lequel contient beaucoup trop de références au THL (dont l’une plus ancienne remontant à un autre livre qui était paru à la fondation de la fraternité, quelques 40 années auparavant) pour qu’il fût innocent, fortuit ou accidentel.

Le Dr Rouhier n’avait guère besoin de chercher à savoir qui était l’informateur de Geyraud, puisqu’apparemment il le connaissait. Rappelons aussi que le THL fut mis en sommeil en 1940 pour les raisons que l’on connait.

Après-guerre ce fut plutôt Canseliet qui égratigna la réputation d’Alexandre Rouhier. Plus tard, dans les années 60, d’aucuns eurent quelques fièvres, établissant les rapports qui s’imposaient, mais il était déjà fort tard, et c’est en 1968 que moururent Gaston Sauvage et le Dr Rouhier.

Mais nous supposons que Monsieur Sandri sait que ce dernier laissa un joli testament littéraire fort intéressant, très Très Haut Lunaire, et nous ne parlons pas des trois livres du doux Alexandre Pavot. Cependant, Monsieur Sandri avait-il remarqué que le « Grand Lunaire », qu’il affirme n’avoir jamais existé, persiste et signe jusqu’à maintenant dans les pays germaniques, sous un autre nom ? Mais c’est là une autre histoire. Donc, effectivement, un Grand Lunaire peut cacher un Très Haut Lunaire.

 

Conclusion : où c’est flou…, y a un loup !

Nous ne pouvons, néanmoins, en rester là.

Si, objectivement, le THL a réellement existé, et sachant comme nous le disions précédemment que Gino Sandri puise aux mêmes sources que nous, et qu’il a, à notre connaissance, des discussions sur le sujet en question avec « des auteurs », à savoir d’autres personnes plus ou moins spécialisées, plus ou moins initiées (mais à quoi ?), et autres possibles amateurs ou professionnels plus ou moins éclairés, il nous paraît par conséquent impensable qu’il finisse par annuler de quelques phrases erronées, car non fondées, ce sujet d’études.

La question est donc de se demander quel est l’intérêt de Monsieur Sandri dans ce qui est une entreprise de destruction mémorielle, une tentative de damnatio memoriaeOr, il y a cette étrange inversion dans l’exposé de Gino Sandri, précisément au moment où il parle du meilleur moyen de détruire l’égrégore d’un groupe. Alors qu’il prétend que Robert Ambelain disait qu’il fallait que ledit groupe soit connu par un maximum de personnes, c’est-à-dire littéralement casser le secret dont il s’entoure, l’étude du texte d’Ambelain, contenu dans sa « Kabbale pratique », nous a fait découvrir le contraire : la destruction de tout ce qui fait l’existence d’un groupement, les personnes elles-mêmes, ses symboles et les textes qui le mentionnent.

C’est un véritable lapsus révélateur. L’orateur pratique exactement ce qu’il cache en l’inversant : la damnatio memoriae du « Grand Lunaire », décourageant d’ailleurs toute recherche ultérieure. Pourquoi ? Pour en détruire l’égrégore, celui-ci non pas au sens matériel du terme de « la vie, le dynamisme d’un groupe », mais bel et bien suivant sa définition occultiste : l’esprit d’un groupement nourrit par la psychè collective des personnes le composant, l’entité et l’identité psycho-spirituelle d’une fraternité. Et le THL « canal historique » étant en sommeil depuis 1940, son égrégore est lui-même endormi, mais rêvant et faisant rêver, dans le monde psychique intermédiaire (dénommé « astral » par les occultistes).

Tout l’exposé de Gino Sandri consiste donc en un genre d’exorcisme, d’évacuation du souvenir (donc ce qui survit de l’égrégore) du THL dans la mémoire collective, en l’altérant, en prétendant qu’il ne s’agit que d’une fiction, nécessairement embrouillée et inconsistante (ce qui est faux), sans aucune importance ou portée historique, initiatique, magique, spirituelle ou politique. Mais la question du « pourquoi » subsiste. En l’occurrence, pourquoi Monsieur Sandri veut annihiler jusqu’au souvenir du THL ? Et d’un point de vue purement occultiste : pourquoi détruire son égrégore ?

Notre thèse c’est que la réponse se situe dans le passé de Monsieur Sandri. Dans un premier temps nous avions pensé qu’il voulait préserver la mémoire de Robert Ambelain et Eugène Canseliet, deux personnes qu’il avait connues dans les années 70 et qui avaient donc la réputation d’avoir été des adeptes du THL. Mais en cherchant un peu plus, nous avons découvert que l’affaire est certainement plus idéologique, plus exactement politico-religieuse, voire politique tout court.

En fait, il est particulièrement savoureux de découvrir que Gino Sandri fut, dès 1970 (ou 1973 selon les versions), un ami très proche du très fumeux et douteux Pierre Plantard (1920-2000), l’inventeur du non moins fumeux Prieuré de Sion (PS), mystification et escroquerie intellectuelle, spirituelle et désormais économique et politique.

La carrière de Monsieur Sandri dans cette pseudo-société secrète fut pléthorique apparemment jusqu’en 2020. Ainsi, selon la légende, après avoir été initié en 1977, il devint le secrétaire du « grand maître » Plantard, et en 2000 le PS fut « mis en sommeil » pour cause de décès du « grand maître », puis opportunément « réveillé » en 2002 par Gino Sandri, ce dernier ayant acquis à la suite le statut merveilleux de « grand patriarche » de cette « organisation », dont il fut finalement expulsé en 2020 pour « traîtrise » par l’actuel « grand maître » ad vitam, qu’il avait contribué à mettre en place. Le titre de « grand patriarche » fut même annulé, sous prétexte qu’il n’était qu’honorifique. Il y a dans tous cela, d’un « grand maître » à un autre, un fil rouge, ou plutôt brun, qui court.

Nous savons désormais que Pierre Plantard n’était qu’un vulgaire petit fasciste français, avant la Seconde Guerre mondiale et pendant l’Occupation, qui fut d’ailleurs considéré par les autorités tant nazies, que vichystes, comme un illuminé mythomane, parfaitement inutile. Nous ne voudrions pas pratiquer ici le « délit de sale gueule » gratuit, néanmoins, il faut bien reconnaître que certaines expressions, attitudes et esthétiques ne trompent guère.

L’actuel « grand maître » est un italien dénommé Marco Rigamonti (mais est-ce son vrai nom ?), et ses photos d’il y a quelques années sur le web présentaient un jeune homme au garde-à-vous avec une belle mèche à la « tonton Adolf », le menton levé avec une superbe moue mussolinienne, et les sourcils perpétuellement froncés pour intimider la vermine judéo-bolchévique, migrante, homosexuelle et profane bien sûr. Les photos plus récentes de cet individu le présentent maintenant avec le crâne complètement rasé.

Et puis nous avons la nature même du supposé PS, sorti tout droit de l’imagination malade de Plantard. En 1956, lors de la « fondation » officielle du PS, il définissait ce dernier par un acronyme révélateur : C.I.R.C.U.I.T., Chevalerie d’Institution et Règle Catholique et d’Union Indépendante Traditionaliste.

Dès l’Occupation et un peu avant (1937 ?), Plantard s’érigeait en véritable candidat monarchiste maurassien (donc nationaliste et antisémite), arguant d’une ascendance royale cachée, d’où ses pseudonymes de « Pierre de France » ou « Chyren » (le Grand Monarque chez Nostradamus). Plus tard, il poussa jusqu’à se faire appeler « Pierre Plantard de Saint-Clair », en rapport avec le clan écossais Sinclair/Sinclare, qui descendrait des Templiers français réfugiés en Ecosse fondateurs de la Franc-Maçonnerie.

Tous cela inspira les auteurs de l’Enigme Sacrée, puis plus récemment le romancier Dan Brown. A ce salmigondis, Plantard, Gino Sandri et associés ajoutèrent les « mystères » de Rennes-le-Château, qui ne sont qu’une autre vaste fumisterie, nous permettant ainsi de mieux comprendre le proverbe nazi « plus c’est gros, plus ça passe ».

Quant à l’actuel PS, sous la « grande maîtrise » de Marco Rigamonti, il porte un autre sous-titre de « Ordre de la Rose-Croix Veritas – ODLRCV ». Pourquoi faire simple, quand on peut faire compliqué ? Simplement (si nous osons dire) parce que plus c’est gros, plus ça passe, une fois de plus.

Le symbole du PS n’a, par contre, pas changé depuis les années 40 : c’est une variante de la fleur-de-lys royaliste, avec une influence de la Croix du sud berbère (?) et ce qui ressemble (plus ou moins) à un vague lac d’amour maçonnique.

La doctrine du PS a évidemment évolué depuis Plantard, sur la base de ses montages de bric et de broc centrés sur la généalogie mérovingienne délirante de ce dernier, Gino Sandri et ses ex-amis ont réussi le tour de force de relier les Templiers, le Graal et les Rose-Croix avec le fasciste Plantard, l’inexistant PS et cette poubelle historico-occultiste (de sous-préfecture) qu’est la non-affaire de Rennes-le-Château.

Donc, le PS actuel, sous couvert d’un foutoir pseudo-ésotérique (d’ailleurs assez banal) rappelant celui de l’Ordre du Temple Solaire, se présente plus comme une énième secte néo-templière (à haute prétention internationale) au service chevaleresque de l’Occident chrétien, catholique et surtout européo-européen.

Or, dans cette carrière « formidable » de faussaire de l’Histoire initiatique, des années 70 jusqu’à maintenant, ce qui fait plus de 50 ans, nous voyons un art consommé de noyer le poisson, ou plutôt le kraken gargantuesque de l’inacceptable. Car il s’agit de faire passer la pilule amère d’une hégémonie culturelle qui dit actuellement de moins en moins son nom, afin que notre république et notre démocratie anémiées finissent par disparaître dans leur propre solution finale (soi-disant « jamais essayée »). Mais quelle aporie et ironie démentielle de faire accroire l’existence d’un Prieuré de Sion qui n’a pas existé, et à l’inverse de faire admettre l’inexistence d’un Très Haut Lunaire à la réalité historique certes discrète, mais indubitable ! Et quel cynisme admirablement constant, et parfaitement clair dans son opportunisme idéologique.

L’explication de cette inversion pure et simple de la recherche historique (et initiatique) de Gino Sandri se trouve dans le chapitre V, « Les disciples maçonniques de Babeuf », contenu dans « La franc-maçonnerie oubliée » de Robert Ambelain (1985).

D’ailleurs, Monsieur Sandri en parle rapidement dans son exposé (sans référence), s’intéressant plus aux détails, qu’à l’ensemble du propos du chapitre en question, qui est pourtant la clef de son action négationniste.

Le titre lui-même du chapitre est évocateur : « Les disciples maçonniques de Baboeuf ». L’ensemble de ce texte consiste à décrire les conditions de vie et de travail du XIXème siècle, à les déplorer, et alternativement à déplorer aussi la montée de la Gauche en maçonnerie, principalement les socialistes utopistes et les anarchistes, à savoir Auguste Blanqui, Joseph Proudhon, les trois frères Reclus, et François Raspail. C’était l’époque de la querelle de la citation du GADLU (qui persiste jusqu’à maintenant), où les maçons  rationalistes s’opposèrent à toute forme de spiritualité et d’études symbolistes dans les loges.

Ambelain fit son choix, admettant que la devise « Un maçon libre dans une loge libre » est « une erreur fondamentale », cette « erreur » qui engendra par une partie de bonneteau dont seule la maçonnerie a le secret, une forme alternative de spiritualité dans les années 1890 : le « Grand Lunaire », pratiquant les messes noires, la magie sexuelle, et s’intéressa à Crowley avant 1939.

Nous ne savons pas ce que Gino Sandri a compris exactement de ce chapitre, mais pour nous c’est très net : le THL est né par la recherche d’une troisième voie maçonnique, entre la citation du Grand Architecte s’ouvrant sur un christianisme antimaçonnique, et un athéisme militant faisant la part belle au progrès scientifique et technique, caractéristique d’une politique de Gauche autant républicaine que révolutionnaire.

Et effectivement, pour des anarchistes comme Bakounine ou Proudhon, pour un républicain comme Hugo, ou même un dandy comme Baudelaire, ou encore un occultiste comme Eliphas Lévi, le diable a une toute autre définition. Si Robert Ambelain avouait en 1985, dans le livre précité, son choix quelque peu ambivalent, pas vraiment révolutionnaire pour quatre-sous, Gino Sandri a fait le sien depuis les années 70 en prenant le parti de contribuer à la création de toute pièce d’une société paramaçonnique ultra-réactionnaire, monarchiste et crypto-fasciste, un noyau dur (auto-proclamé « élite spirituelle ») avec toujours un petit führer (néo-Naundorf ou pas) à sa tête. Et de tout faire pour empêcher la résurgence d’une quelconque fraternité contraire à cet intérêt, comme le Très Haut Lunaire.

Mais pourquoi maintenant ? En 2013, dans son ouvrage « Le Grand Lunaire », Monsieur Sandri n’était pas aussi catégorique, dubitatif certes, mais pas au point de nier l’existence du groupe. Nous pensons qu’en bon opportuniste pseudo-ésotériste et parapolitique, il a senti le vent tourner, ces derniers temps, tant nationalement que mondialement. Aurait-il senti aussi le retour prochain du THL ? craignant l’apparition d’une poche de résistance fort inhabituelle, donnant un nouvel élan à une Gauche progressiste réduite à quia.

Et cette fois-ci il s’agit d’un élan spirituel et culturel, union des hérésies gnostiques radicales (libertaires dans leur essence), du paganisme syncrétique gallo-romain (universaliste et obligatoirement laïcisant et tolérant) et de la démonolâtrie kabbaliste médiévale et renaissante (une révolte essentialiste), puisant à toutes les oppositions vitales passées de nos contrées, et aux fondements anarchistes auxquels doivent aboutir logiquement toute démocratie républicaine, en stricte opposition au conformisme des exotérismes les plus absurdes de telle religion reconnue officielle ou telle autre, produisant toujours les mêmes modèles politiques antihumains, hiérarchiques arbitraires, carcéraux, autoritaires et disciplinaires, et même génocidaires.

Peut-être surveille-t-il aussi avec inquiétude les fluctuations de l’Ordo Templis Orientis crowleyien en France ?

De untel, adepte français de Crowley, se réclamant occasionnellement de l’Eglise Gnostique de Doinel ou Bricaud, et accessoirement, pour ratisser large, d’un « Très Haut Lunaire » dont il ne sait rien ? Ou encore de tel ou tel autre petit gourou sataniste, qui est en fait à dix mille lieues de l’idéologie révolutionnaire du THL et de sa démonologie libertaire ?

Il va de soi que le réveil du THL ne viendra pas de ces côtés-là, mais sachant que l’égrégore de la fraternité flotte toujours dans l’espace entre les mondes et que Monsieur Sandri s’érige en annihilateur de celui-ci, nous serions tentés de lui dire la même chose qui fut dite jadis à Pierre Geyraud dans le bois de Meudon, sans parler des menaces émises par Robert Ambelain dans son « Dans l’ombre des cathédrales », car ledit égrégore a quelque rapport avec celui que l’on peut nommer le Déchu, le Malin ou le Réprouvé.

Nous comprenons donc mieux pourquoi l’exposé de Gino Sandri est qualifié de « sotie » par le site Baglis TV, au sens réel de « sottise feinte » où le narrateur de cette pièce de théâtre fait effectivement semblant d’être sot, par ses imprécisions, ses références oubliées, ses contradictions, ses tergiversations, ses erreurs, ses digressions inutiles… Tout cela provoquant un brouillard mental chez ses auditeurs, pour continuer à faire ce qu’il a fait toute sa vie avec le prétendu « Prieuré de Sion », dissimuler ses véritables intentions et idéologie.

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