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CRITICA MASONICA

CRITICA MASONICA

Etude Critique et Académique du fait maçonnique, reflets de la revue. Envisage la Franc-Maçonnerie comme un univers culturel dont l’étude nécessite d’employer les outils des sciences humaines, de procéder à une nette séparation du réel et du légendaire et de procéder à la prise en compte de ce légendaire comme un fait social et historique.


Laurent Angliviel de La Beaumelle, un franc-maçon ennemi juré de Voltaire !

Publié par Rédac' sur 27 Janvier 2016, 07:28am

Catégories : #articles

Laurent Angliviel de La Beaumelle, un franc-maçon ennemi juré de Voltaire !

Alain Bellet

« Les politiques, les moralistes, les théologiens ont ceci de commun, qu'ils se proposent de conduire l'homme à la perfection, et qu'ils seraient bien fâchés qu'il y arrivât. »

La Beaumelle, Mes pensées ou le qu’en dira-t-on ? (1751)

Personne ou presque ne connaît l’existence et l’œuvre de Laurent Angliviel de La Beaumelle, un écrivain et philosophe cévenol du siècle des Lumières (1726-1773).

Un temps futur séminariste, puis proposant-pasteur à Genève, huguenot et reçu franc-maçon dans la première loge du territoire suisse, l’homme de lettres deviendra très vite l’ennemi de Voltaire. Fougueux, décidé, voire impertinent, le jeune érudit ne craint pas l’affrontement, soulignant les négligences et les erreurs du grand homme dans Le Siècle de Louis XIV (1751).

Sur dénonciation du célèbre philosophe, il fera deux longs séjours à la Bastille (en 1753 et en 1757). À sa sortie de détention, La Beaumelle est exilé en Languedoc, affaibli et malade.

Bien davantage que la liberté de conscience, il exige la reconnaissance de la tolérance civile et sera ainsi l’un des précurseurs de la laïcité et républicain, cinquante ans avant la Révolution française. Son essai Mes pensées ou le qu’en dira-t-on ? était un brûlot libre-penseur dégagé de tout inféodation à la monarchie.

***

Baptisé catholique, quelques années après la défaite des derniers combattants Camisards dont le célèbre prédicant Abraham Mazel, Laurent Angliviel naquit à Valleraugue en Cévennes 28 janvier 1726 d'une mère catholique, et d'un bourgeois de Valleraugue, nouveau converti, établi dans le commerce des soies.

De novembre 1734 à août 1742, le garçon fait de brillantes études au collège de l'Enfance de Jésus d'Alais (aujourd’hui Alès). Devenu excellent latiniste, le jeune garçon se soumet à l'église romaine, mais se refuse à la fonction ecclésiastique à laquelle ses maîtres le destinent...

Revenu au Désert en mars 1744, le jeune homme tente une carrière commerciale à Lyon, en vain, il ne se sent pas fait pour cette voie… Il se résout alors à affirmer et vivre sa foi protestante. Après quelques mois passés à Valleraugue, il rejoint Genève clandestinement.

Durant une année, La Beaumelle intègre l'université de théologie protestante et ses professeurs, satisfaits de ses talents et de sa maturité, lui confèrent le statut de proposant-pasteur. Malgré ses qualités intellectuelles, son érudition, sa faconde et ses convictions personnelles, La Beaumelle ne sera jamais ministre ou prédicateur à Genève, pas davantage au Désert. Il est séduit par les belles lettres, découvre le rayonnement de la pensée du philosophe et écrivain réformé Pierre Bayle et sa lutte incessante pour La République des lettres. Un demi-siècle sépare les deux hommes, mais leur destinée de fugitif et leurs certitudes philosophiques les rendent proches. C’est décidé, cette perspective s’ouvre pour le jeune Laurent, avec un désir inouï de célébrité et la volonté d’affirmer au grand jour ses pensées novatrices.

Passionné de culture et de combats pour les idées nouvelles, en juin 1746 Laurent Angliviel de La Beaumelle rejoint la maçonnerie naissante et sera reçu apprenti, puis reconnu compagnon, au sein de la loge-mère de Genève, Saint-Jean aux Trois Mortiers. Plus tard, prêt à quitter la ville, ses frères lui établiront un véritable passeport pour qu'il puisse poursuivre, sous les cieux de son choix, son engagement maçonnique. Parallèlement à ses études, plusieurs de ses essais sont édités dans le Journal helvétique où il narre la difficile existence de ses coreligionnaires en Languedoc.

Décidé à s'imposer dans le monde littéraire qui l'attire avec frénésie, de nombreuses lettres de recommandation sont rédigées par ses relations et connaissances suisses, dont un certificat remis par la Compagnie des pasteurs genevois. La Beaumelle, en mars 1747, entreprend un long voyage en malle-poste à travers les États germaniques afin d'arriver à Copenhague pour obtenir le poste de précepteur du fils du comte de Gram, grand chambellan du roi du Danemark et de Norvège. Durant quelques mois, le jeune homme côtoie les grands seigneurs, soigne ses manières d’être, et dans de nombreux courriers, implore son père de pourvoir au mieux à son nouveau train de vie, obnubilé par le rang à tenir. Il est de toutes les soirées, brille en société et travaille déjà à son œuvre. Il veut convaincre les femmes et les hommes de cour, donc se doit de briller et, déjà, il se fait des ennemis en se heurtant frontalement au clergé luthérien par trop rétréci à son goût.

Fortement attaché à la franc-maçonnerie, à son égalitarisme et aux valeurs de tolérance qu’elle adopte, il est élevé au grade de maître et devient orateur de la loge Zorobabel en 1750, élu par ses frères appartenant pour la plupart à la grande noblesse danoise. Il publie alors une anthologie des Pensées de Sénèque se faisant l'avocat des calvinistes réprouvés et des francs-maçons suspectés de vouloir ruiner les fondements de la société monarchique.

L’Europe du Nord s’enthousiasme pour la culture française et de nombreuses personnalités voyagent de château en château ou occupent des charges enviées auprès des monarques éclairés.

Rejoignant Amsterdam en janvier 1749, il fait imprimer L'Asiatique tolérant, un premier traité consacré à la tolérance s’adressant à un Louis XV travesti en un monarque régnant sous d’autres cieux. « Il s'agit à présent, Sire, d'augmenter l’éclat de votre gloire en ouvrant les yeux sur les misères de vos sujets. Trois millions d’entre eux gémissent dans l'oppression depuis plus de soixante années. Tous leurs crimes consistent et demeurent inviolablement attachés aux premiers sentiments du plus juste de vos aïeux, le roi Henri. Pourrez-vous, Sire, Vous résoudre à sortir de Votre caractère de douceur, pour détruire tant de milliers d'âmes, qui ne sont coupables, que d'une ignorance involontaire, et qui ne cessent de former pour Votre conservation les voeux les plus sincères et les plus vifs ? … Votre Majesté n'oubliera jamais ce qu'elle doit à ses Peuples, ni ce qu'elle se doit à elle-même. En tolérant les Huguenots elle travaillera au bien de son Royaume et à sa propre gloire. Elle révoquera, ces injurieux édits, qui font la honte de la Nation… Elle rendra la Patrie juste par la Tolérance qui a été jusqu'ici tâchée par les persécutions… Ces flatteuses espérances m'ont engagé à composer ce Traité. Il ne m'appartient pas, Sire, de vous donner des leçons mais il appartient encore moins à un Monarque de faire des malheureux…. ».

Grâce à ce récit orientaliste, conçu à la façon des Lettres persanes (1721), il intime au roi de France d'accorder la tolérance civile aux anciens réformés. En avance sur les idées de son temps, le jeune homme se réfère déjà aux mots patrie, nation…

Mais l'heure n'est pas à l'indulgence, ni à la liberté de conscience. En mai 1751, suivant à la lettre l'Édit de Fontainebleau interdisant le culte protestant, le Parlement de Grenoble condamne vertement son ouvrage. Le livre est « lacéré et brûlé par l'exécuteur de la Haute Justice, comme scandaleux, séditieux et tendant à renverser la religion catholique, apostolique et romaine, et les puissances établies de Dieu, et à troubler le repos et la tranquillité publique ».

► Pour découvrir la suite de cette existence méconnue, il convient d’attendre la prochaine livraison du numéro 8 de la revue Critica Masonica et la parution, cet été, d’un ouvrage en cours d’écriture que l’auteur de ces lignes consacre à Laurent Angliviel de La Beaumelle. À suivre donc...

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Jean-Pierre Bacot 31/01/2016 20:47

Merci à vous pour cette contribution à un débat historique transfrontalier...

FIAF 31/01/2016 20:40

Encore merci pour ces renseignements.
Il est évident que la Loge en question est bien"de Genève", ainsi que le dit le texte (reste à savoir que signifie "primitive"), mais il est aussi évident qu'elle ne se réunit pas à Genève, puisque le passeport en question est libellé comme "Donné aux frontières de Genève" , et c'est peut-être pour cette raison qu'elle ne figure pas dans l'ouvrage de Ruchon. Chambéry, où il y avait la mère-loge de Saint-Jean aux Trois Mortiers, est en Savoie, aux frontières de Genève... Quoi qu'il en soit, il me semble qu'il y a là une page d'histoire de la Franc-Maçonnerie genevoise et savoyarde qui reste encore à éclaircir.

jean-pierre bacot 27/01/2016 22:39

Dans La république universelle des francs-maçons entre « culture de la mobilité » et basculement national (XVIIIe–XIXe siècle), Beaurepaire donne, p. 52 le texte du passeport de La Beaumelle :

Très Vénérables Premier et Second Surveillants, Maîtres compagnons et Apprentis Salut

Nous le Vénérable et les Officiers de la Respectable Loge de Saint-Jean aux Trois Mortiers, primitive de Genève, certifions et attestons à tous ceux qu’il appartiendra que le frère Laurent
Angliviel de la Beaumelle âgé d’environ vingt deux ans, taille dégagée, haut d’environ cinq pieds deux pouces, cheveux noirs, visage ovale, yeux noirs, a été reçu apprenti et compagnon dans notre Respectable Loge. Prions toutes les Respectables Loges répandues sur la surface de la Terre, auxquelles notre cher frère se présentera, de vouloir l’y recevoir en cette qualité, et lui rendre tous les bons offices qu’il dépendra d’eux, offrant d’en faire de même envers tous les frères qui de leur part se présenteront à notre Respectable Loge avec pareil certificat.
Donné aux frontières de Genève ce 14 mars 1747
Signé Albrecht maître de la loge
Daniel Argand, secrétaire

FIAF 27/01/2016 22:39

Merci pour ces informations.
Il reste encore une possibilité: Joseph de Maistre a été initié en 1773 dans la Loge La Parfaite Union, de Chambéry, qui dépendait de la Loge-mère Saint-Jean des Trois Mortiers,qui avait été installée à Chambéry par la Grande Loge de Londres; se pourrait-il qu'Angliviel ait été initié par une loge genevoise (il resterait à savoir laquelle) aussi dépendante de la Loge-mère Saint-Jean des Trois Mortiers de Chambéry? Ce qui résoudrait le problème ne la non-mention parmi les loges genevoises des Trois Mortiers par Ruchon (qui est un bon historien, son ouvrage est sa thèse de doctorat à l'Université de Genève), en oubliant Bernheim, qui en effet est un amateur. C'est pour cette raison qu'il serait intéressant de savoir au nom de quelle loge est établi le passeport maçonnique en question. Le nom du maître de la loge et celui du secrétaire laissent en effet penser qu'il peut s'agir d'une loge genevoise.

jean-pierre Bacot 27/01/2016 22:01

Tout respect gardé envers Alain Bernheim qui nous gratifie parfois de quelques pépites, ce n'est pas un modèle de rigueur historienne, contrairement à Beaurepaire et apparemment Ruchon s'est trompé par omission.
Merci en tout cas à Alain de nous éclairer sur cette période pré-obédientielle assez peu connue, mais passionnante en ce qu'elle témoigne de circulations internationales.

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